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En prélude au 200e anniversaire de la mort du roi Christophe : le dernier entretien
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En prélude au 200e anniversaire de la mort du roi Christophe : le dernier entretien

Par Mérès Weche

Ce tableau peint à Montréal en 2014, titré “Le dernier entretien“, est né d’un souci qui m’habitait depuis longtemps de représenter le roi Henri Christophe dans une œuvre classique ou néoclassique, comme on en trouve dans tous les pays qui montrent une vénération particulière pour leurs héros de l’histoire, en dépit de certaines considérations d’ordre politique qui n’ont rien à voir avec le devoir de mémoire.

La Révolution haïtienne, l’une des plus héroïques de toute l’histoire de l’humanité, a davantage été caricaturée par des artistes étrangers, et même par les plus grands de nos peintres naïfs dont les références ont été calquées sur des stéréotypes historiquement mal intentionnés. La majeure partie des représentations de Toussaint Louverture sont quasiment animalisées ; “ Le centaure de la savane“ en est une des plus connues. Même le mulâtre Alexandre Dumas fut très malmené par les caricaturistes de son temps, Nadal et Gill, de très grande renommée à Paris.

De célèbres interprétations historiques de l’École capoise, dominée par les frères Philomé et Sénèque Obin, évoquent des scènes non négligeables de l’État christophien, mais n’ont pas le faste des peintures de ce début du XIXe siècle dominé par le style rococo si cher au roi Christophe, à l’égal de Napoléon Bonaparte. De plus, ces toiles souvent exécutées sur des supports de fortune, à l’aide de médiums périssables, témoignent certes de talents exceptionnels, mais se limitent à des détails décoratifs, sans mettre suffisamment en valeur ce qu’il y a d’intériorité dans les personnages ou scènes représentés.

Buste de la reine Marie-Louise Coidavid, au palais de Sans-Souci, à Milot – Réf stock.adobe.com

Au Cap-Haitien, le roi Christophe, qui avait pour peintre attitré l’anglais Richard Evans, ornait son palais de splendides portraits de lui et de sa femme Marie-Louise Coidavid. Il n’en existe rien de tout cela aujourd’hui, et même depuis le départ de sa veuve pour l’Europe en 1820, l’année de son suicide. La seule œuvre picturale qui reste, c’est un portrait de lui, peint sur pied par cet artiste anglais, sur fond d’une immense murale de ciel nuageux.

Si en France, le sacre de Napoléon et le couronnement de l’impératrice Joséphine sont fixés dans le temps au musée du Louvre, il n’existe en Haïti aucune preuve iconique de la splendeur royale christophienne. Cette imposante peinture du sacre de Napoléon Bonaparte, réalisée par David, fait dix mètres de haut sur six de large.

De la fin du XVIIe à la fin du XVIIIe siècle en France, ce furent le rococo et le néoclassicisme qui caractérisaient les arts visuels et plastiques, ainsi que l’architecture, comme art de l’espace. La mort de Louis XIV allait conduire à une période de libéralisation communément appelée Régence, entrainant la peinture vers les “fêtes galantes“, visibles dans les décors de théâtre et le nu féminin.

Les peintres de cette époque allaient adopter des couleurs pastel, avec moins de dorure, de brocarts et de guirlandes, mais leurs œuvres n’étaient pas moins fastueuses pour autant. S’il y eut en ce temps-là à Paris ce qu’on appelait “les salons de l’Académie royale de peinture et de sculpture“, il en était de même au Cap-Haitien sous le règne d’Henri Christophe. L’on sait que Cap-Haitien, qui eut pour nom Cap-Français au temps de la colonie de Saint-Domingue, fut la ville la plus riche et la plus fastueuse de toute l’Amérique.

Après la Révolution haïtienne de 1803, Cap-Haitien, devenue la capitale d’un royaume, représentait tout ce qu’il y avait de prestigieux et de génial pour justifier la capacité de l’homme noir à se bâtir une société digne et prospère. L’Afrique n’en revient pas que tant d’honneur soit évanoui à jamais. On dira tout ce qu’on veut d’Henri Christophe, il reste et demeure notre unique référence historique de constructivisme national.

Ma peinture d’Henri Christophe

Pour moi, sans pour autant minimiser les approches naïves, représenter Henri Christophe suppose une démarche néoclassique, en ce sens que le néoclassicisme priorise l’approfondissement des valeurs, dans le respect de la tradition et la vérité historique.

De Louis XIV à Napoléon Bonaparte, les peintures de rois montraient un fort côté “divinisé“, comme s’ils s’étaient emportés vers un monde sacré ; c’est ce qu’un peintre comme Ingres, par exemple, a fait de Napoléon, en immatérialisant son visage et en le plaçant dans un décor dominé par des symboles impériaux. Bonaparte lui-même commandait de ce peintre les postures à lui donner sur les toiles, pour imposer son image d’empereur tout-puissant.

Dans ce tableau fait d’acrylique sur toile, d’une dimension de 30“ x 40“, commandé par le “devoir de mémoire“, j’ai emprunté les règles du néoclassicisme, en termes de couleurs d’ambiance, portées vers le pastel, et de verticalité comme posture, pour traduire à la fois le sublime du moment et la forte personnalité du roi.

J’ai tenu à ce que l’attention soit convergée vers le centre de la composition, au niveau des regards qui ne se croisent pas ; cette volonté de suicide exprimée par le roi n’obtient pas l’adhésion de la reine, éplorée et distante, qui semble même se glisser vers le bas du canapé de couleur rouge-sang, dans toute l’ampleur de sa robe plissée à la mode du siècle. Les cheveux poudrés de l’impératrice, garnis de fleurs n’indiquent pas la fête, mais répondent au style de l’époque. Quant au monarque, il porte ses plus beaux atours royaux pour ce grand bal auquel il s’invite, loin du tumulte de cette banale journée d’octobre 1820.

Si David et Ingres ont fait de Napoléon Bonaparte un monarque de droit divin, moi, dans cette peinture, j’ai fait du roi Christophe, non point le monarque d’un “royal-bonbon“, folklorique à souhait pour l’étranger, mais bien un exemple de noblesse, de dignité et de courage, unique dans toute l’histoire de la nation haïtienne.

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